Conserver la tradition du changement, mais pas trop

2008-02-21

Pour le changement

Il est amusant de constater que les slogans politiques rĂ©currents concernent pour une grande majoritĂ© le dĂ©sir de changement. Sans que le dit changement soit explicitĂ©, des hordes d’électeurs et de supporters se ruent affamĂ©s sur le moindre populiste au sourire Ă©tincelant promettant d’une voix puissante un changement profond, une refonte complĂšte, un remaniement du systĂšme voire, comble de l’orgasme, une rĂ©forme ! Lorsque tout cela vient d’une parti dit conservateur, je me dĂ©lecte d’une touche d’ironie saupoudrant l’habituel cynisme avec lequel il convient de profiter de ces spectacles.

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Au dĂ©part, je me suis amusĂ© de ce qu’un changement non prĂ©cisĂ© pouvait bien ĂȘtre une mauvaise surprise. « VoilĂ , j’ai tout rasĂ©, j’ai tout dĂ©truit. Vous vouliez le changement non ? ». Mais, finalement, j’ai rĂ©alisĂ© que ce dĂ©sir de changement n’était qu’un artifice rhĂ©torique. En fait, au plus l’ĂȘtre humain s’enfonce dans son petit confort de voitures chauffĂ©es-sĂ©ries tĂ©lĂ© amĂ©ricaines sur grand Ă©cran, moins il veut changer. Pire, changer devient le danger absolu, le plus grand pĂ©ril. Tout est justifiĂ© afin de contrer les moindres vellĂ©itĂ©s de changement. Ce conservatisme est bien plus profond dans les gĂȘnes de l’ĂȘtre humain que je ne l’avais cru jusqu’à prĂ©sent.

Un petit exemple ? Juste un alors, car à vrai dire, je suis intarissable sur le sujet. Derniùrement, il m’est venu la lubie d’apprendre à taper suivant une disposition de clavier Dvorak. Je vous situe briùvement le contexte.

Dvorak

En 1868, un certain Mr. Sholes invente la premiĂšre machine Ă  Ă©crire. Il dispose les lettres dans l’ordre alphabĂ©tique. Malheureusement, la mĂ©canique encore balbutiante fait que lorsque deux lettres consĂ©cutives sont tapĂ©es, elles coincent. PlutĂŽt que de rĂ©soudre le problĂšme mĂ©canique, il dĂ©cide de disposer les touches de maniĂšre alĂ©atoires pour que les lettres tapĂ©es soient le plus souvent espacĂ©es. Et pour le fun, il dĂ©cide que toutes les lettres du mot « Typewriter » seront dans la colonne du haut. Le clavier ainsi créé est appelĂ© Qwerty, en raison des premiĂšres lettres. Pour la mĂȘme raison mĂ©canique, les touches ne sont plus alignĂ©es mais disposĂ©es en lignes dĂ©calĂ©es. C’est moins facile de taper de cette maniĂšre mais cela solutionne bien des embarras mĂ©caniques. Pour une raison que j’ignore, chaque pays dĂ©cide d’adapter le clavier Ă  sa sauce. Le clavier français devient donc Azerty. Logiquement, cela devrait ĂȘtre pour la diffĂ©rence de langue mais dans ce cas, comment expliquer que le clavier espagnol soit Qwerty et que les claviers français et belges soient des Azerty diffĂ©rents ?

Mr. Sholes

Bref, le clavier Qwerty/Azerty est une horreur, Sholes lui-mĂȘme le reniera et proposera de changer dĂšs les ennuis mĂ©caniques rĂ©glĂ©s mais trop tard, les clients s’habituent au Qwerty. Encore aujourd’hui, nous payons le prix de cette erreur. MĂȘme le non-alignement des touches a Ă©tĂ© conservĂ© alors qu’il est dĂ©montrĂ© qu’un clavier de type « Typematrix » est plus ergonomique et plus prĂ©cis !

Typematrix

En 1936, Mr. Dvorak dĂ©cide de crĂ©er scientifiquement un clavier le plus ergonomique possible. Le rĂ©sultat est une disposition qui porte son nom et qui permet d’accĂ©der aux touches les plus frĂ©quentes sans bouger les doigts, de rĂ©duire les mouvements des mains et d’amĂ©liorer rapiditĂ© et prĂ©cision. Le record du monde de vitesse de dactylo est d’ailleurs rĂ©alisĂ© sur un clavier Dvorak.

http://www.dvorak-keyboards.com/

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Comme la mĂ©thodologie de conception du clavier dĂ©pend trĂšs fort de la langue (la frĂ©quence des lettres peut fort varier), il faudra attendre 2002 pour qu’une version Dvorak-fr soit proposĂ©e par Francis Leboutte, version ensuite lĂ©gĂšrement modifiĂ©e par Josselin Mouette. Ce clavier, conçu uniquement Ă  partir de statistiques de textes littĂ©raires, des amateurs Ă©clairĂ©s dĂ©cident de se regrouper pour proposer et amĂ©liorer constamment un clavier Dovorak-fr, appelĂ© « BĂ©po » car ce sont les premiĂšres lettres du claviers[1].

« Bépo »

Azerty

Bref, devant passer beaucoup de temps Ă  taper, ressentant souvent des douleurs dans les mains et les doigts, j’ai dĂ©cidĂ© de tenter l’aventure Dvorak. Et je peux vous dire qu’on oublie pas 15 ans d’Azerty comme ça, c’est un vrai challenge mais je vous en reparlerai une fois que j’aurai rĂ©cupĂ©rĂ© ma vitesse de frappe, lĂ  je suis lĂąchement retournĂ© en Azerty. IntriguĂ© par la carte de clavier disposĂ©e en dessous de mon Ă©cran, plusieurs collĂšgues m’ont posĂ© des questions auxquelles j’ai rĂ©pondu avec la petite histoire que vous venez de lire. Pour illustrer mon propos, je donnais deux exemples que je trouve marquant : le point-virgule sous azerty est plus facile d’accĂšs que le point malgrĂ© sa trĂšs faible frĂ©quence en français. Une des touches les plus faciles Ă  trouver, dans le coin supĂ©rieur gauche, est utilisĂ© pour symboliser
 l’exposant deux ! Personnellement, je n’ai jamais jamais utilisĂ© cette touche de ma vie. Les rares fois oĂč le besoin d’un exposant deux s’est fait sentir, j’ai utilisĂ© la fonction appropriĂ©e de mon traitement de texte. Incroyable non ?

traitement de texte

Je m’attendais Ă  des rĂ©actions du type « Ouais, mais bon, faut rĂ©apprendre un clavier, moi je n’ai pas le temps » ou « Ça me frustrerait de retaper lentement » voire « Tout le monde utilise Azerty, je prĂ©fĂšre pas changer ». Ce sont des rĂ©actions tout Ă  fait logiques et, Ă©tant donnĂ© que le choix d’un clavier est tout Ă  fait personnel, je n’aurais rien trouvĂ© Ă  redire. Mais, Ă  mon grand Ă©tonnement, certains de mes collĂšgues se sont fait un devoir de dĂ©fendre l’Azerty comme si leur vie en dĂ©pendait. Jusqu’à l’absurde : « Ben justement, c’est super pratique quand tu dois taper un exposant ! ».

J’avoue en ĂȘtre restĂ© bouche-bĂ©e[2].

Je marque une pause lĂ , et je vous rĂ©pĂšte pour que vous saisissiez bien : l’Azerty est pratique car justement, il permet facilement de taper un exposant deux ! Les points d’exclamation me manquent


Un exposant deux quoi !

Alors que j’ai tendance de voir des opportunitĂ©s de progrĂšs dans chaque changement, beaucoup ne voient qu’une critique de leur comportement passĂ©. Changer de clavier impliquerait d’accepter que, pendant 10 ou 20 ans, on a Ă©tĂ© dans l’erreur. Que l’on a investit du temps ou de l’argent Ă  tort. Changer, c’est le danger ! Changer, c’est mauvais car sinon, j’aurais dĂ©jĂ  changĂ© depuis longtemps !

tradition

Pour Ă©tendre le propos : rien ne sert de dĂ©montrer tous les avantages d’Ubuntu ! Aucune rĂ©elle motivation rationnelle ne peut plus dĂ©fendre l’utilisation d’un systĂšme aussi mal foutu que Windows XP. Par contre, passer Ă  Ubuntu impliquerait que tout l’apprentissage des stupiditĂ©s de l’interface utilisateur de Windows, toute cette habitude, tout cela Ă©tait inutile ! Il n’est donc pas question de changer. Exactement comme un conducteur de voiture refuserait de passer Ă  des voitures volantes Ă©cologiques Ă  alimentation illimitĂ©e sous prĂ©texte que, si il le faisait, tout son apprentissage du changement de roue, de vidange d’huile et de plein d’essence ne servirait plus Ă  rien. Et puis, tout ce qu’on a payĂ© pour cette essence et ces entretiens, cela voudrait dire que c’était de l’argent jetĂ© par les fenĂȘtres ?

Ubuntu

15 ans de monopole de Windows, 150 ans de rĂšgne de Qwerty. Personne ne veut changer et, au contraire, se fanatise. AprĂšs 2000ans, difficile d’admettre que l’existence d’un dieu ne tient plus fort la route d’un point de vue scientifique, que si manger du porc Ă©tait une mauvaise idĂ©e il y a 1500 ans dans les pays chaud, les conditions actuelles rendent sa consommation parfaitement saine, que si mutiler (lĂ©gĂšrement) le pĂ©nis des garçons pouvait Ă©viter des infections dans les conditions d’hygiĂšne des nomades du dĂ©sert il y a 3000 ans, rien Ă  ma connaissance ne justifie de perpĂ©tuer cette pratique.

Depuis la nuit des temps, l’homme Ă©dicte des rĂšgles afin de prendre des dispositions pratiques utiles, attribuant ces rĂšgles Ă  un pseudo-pouvoir divin, Ă  la tradition ou au lĂ©gislateur (suivant ce qui marche le mieux auprĂšs d’une population donnĂ©e). Quelques temps plus tard, ces dispositions n’ont plus de raison d’ĂȘtre, la sociĂ©tĂ© a Ă©voluĂ©. Mais l’humanitĂ© trouve encore une force hors du commun pour interprĂ©ter ces rĂšgles au pied de la lettre, se battant pour pouvoir les appliquer, tuant parfois juste pour que tout le monde respecte des lois Ă©dictĂ©es pour rĂ©guler l’échange de silex en MĂ©sopotamie il y a quelques millĂ©naires.

C’est mĂȘme devenu parodique : les avocats tentent d’interprĂ©ter subtilement des lois d’il y a 150 ans afin de justifier des actions que le bon sens rĂ©prouve, les religieux intĂ©gristes basent toute leur vie sur la traduction de la traduction de la traduction d’un ensemble de bouquins mis ensemble il y a quelques siĂšcles, les responsables informatiques sont prĂȘts Ă  payer des fortunes pour avoir un systĂšme qui porte le mĂȘme nom que celui utilisĂ© depuis 10 ans. On invente mĂȘme le concept d’agnosticisme pour intĂ©grer le dĂ©velopement de l’esprit critique sans trop vexer des millĂ©naires de croyances. Mais le pire, c’est peut-ĂȘtre que tout le monde trouve ça parfaitement normal.

Manette

J’aime comparer l’humanitĂ© Ă  apprenti joueur vidĂ©o. Mais au lieu de regarder l’écran et tenter de saisir le sens, il regarde sur une trĂšs vieille vidĂ©o les doigts d’autres joueurs sur le clavier et tente de reproduire les mouvements sans se prĂ©occuper du sens, de la raison ni de l’interprĂ©tation. Gauche, gauche, haut, droite, les yeux rivĂ©s sur le clavier, haut, haut pendant 2 secondes, 


Et non, je n’ai aucune gĂȘne Ă  gĂ©nĂ©raliser une disposition de touches sur un clavier au comportement de l’humanitĂ© ces 3000 derniĂšres annĂ©es. Je trouve mĂȘme cela plutĂŽt amusant. Na


Gauche, haut, droite, droite, droite, 
 oups, c’est un dixiĂšme de seconde de moins, on recommence 
 On lui dit que le jeu a Ă©tĂ© mis Ă  jour ?

# Notes

[1] Le principal problĂšme de BĂ©po Ă©tant qu’il Ă©volue constamment. Un jour, faudrait leur dire qu’un clavier optimisĂ© Ă  99% et disponible maintenant est prĂ©fĂ©rable qu’un clavier qui change tout le temps pour ĂȘtre un jour optimisĂ© Ă  100% alors que bon, de toutes façons, Ă  partir du moment oĂč on demande l’avis des gens, ils seront forcĂ©ment pas contents.

[2] Je sais bien que certains lecteurs s’étonneront de mon ignorance et posteront, comme d’habitude, un commentaire pour souligner ce fait. Ils ne changent pas 😉

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